
— Si ce n’est pasmalheureux ! soupirait le patron du café. Avant-hier, il avait près demille francs en poche ! Aujourd’hui, c’est tout juste s’il ne me doit pasd’argent ! Des huîtres et de la langouste ! Sans compter qu’il paie àboire à tout le monde, comme s’il ne savait que faire de son argent…
— Vous connaissiez letélégraphiste de l’Océan ?
— Il couchait ici… Tenez !il prenait ses repas à cette table, puis il allait écrire dans l’autre salle,pour être plus tranquille…
— Écrire à qui ?
— Pas seulement des lettres…Comme qui dirait de la poésie ou des romans… Un garçon instruit, bien élevé…Maintenant que je sais que vous êtes de la police, je peux bien vous dire quec’est une erreur qu’on a commise de…
— N’empêche que le capitaine aété tué !
Haussement d’épaules. Le patrons’assit devant Maigret. P’tit Louis qui rentrait se dirigea vers le comptoir etcommanda à boire. Et son compagnon, en bas-breton, continuait à lui prêcher lecalme.
— Il ne faut pas faireattention… Une fois à terre, ils sont comme ça, ils boivent, ils crient, ils sebattent, ils cassent les vitres… À bord, ça travaille comme pas un !…Tenez ! Même P’tit Louis !… Le chef mécanicien de l’Océan medisait encore hier qu’il abat la besogne de deux hommes… En mer, un joint devapeur a sauté… C’était dangereux à réparer… Personne ne voulait y aller… C’estP’tit Louis qui s’en est chargé… Du moment qu’on ne les laisse pas boire…
Léon baissa la voix, regarda sesclients avec méfiance.
— Cette fois-ci, ils ontpeut-être d’autres raisons de se flanquer la cuite… Ils ne vous diront rien, àvous !… Parce que vous n’êtes pas de la mer… Moi, je les entends causer…Je suis ancien pilote… Il y a des choses…
— Des choses ?
C’est difficile à expliquer… Voussavez qu’il n’y a pas assez de pêcheurs à Fécamp pour tous les chalutiers… Onen fait venir de Bretagne… Ces gars-là ont leurs idées, sont superstitieux…
